Histoire vécue à l'école régionale d'agriculture d'Ondes
et tiré du livre de Christian JALADIEU
Les canons à carbure
Cette histoire figure dans les annales comme l’une des meilleures montées par des élèves.
Je précise une fois encore que c’est une histoire authentique qui s’est déroulée dans un établissement de Midi Pyrénées dans les années 1950.
L’histoire commence au mois de Mai, période traditionnelle des semis de maïs dans la région.
Cette année là donc, les essais expérimentaux de variétés de maïs avaient été implantés dans une parcelle face au bâtiment d’internat à une vingtaine de mètres tout au plus des dortoirs des élèves de la classe de terminale.
Les semis réalisés à la main sur des mini parcelles, avaient demandé beaucoup de travail. Les semences étant fournies en très faible quantité, il ne fallait pas espérer un re-semis si la levée n’était pas parfaite.
Comble de malchance une bande de corbeaux ayant repéré la parcelle s’établirent à proximité pour améliorer leur ordinaire. Il va s’en dire que le professeur responsable de cette expérimentation prit immédiatement les mesures qui s’imposaient : installer de part et d’autre de la parcelle un canon à carbure pour effaroucher les intrus.
Ces canons comme leur nom l’indique, fonctionnaient avec du carbure et de l’eau. Un réservoir libérait de l’eau qui s’écoulait, goutte à goutte, sur un morceau de carbure et provoquait une réaction chimique. Un dégagement d’hydrogène s’en suivait et s’accumulait dans une boite étanche. Grâce à un briquet, commandé par une minuterie, on déclenchait une étincelle qui provoquait instantanément une violente détonation, amplifiée par un pavillon placé au dessus de l’appareil.
Deux canons sur la parcelle, réglés pour « péter » alternativement toutes les cinq minutes, il n’en fallait pas plus pour éloigner les prédateurs.
Si dans la journée ces détonations étaient gênantes, on finissait par s’y habituer et on ne sursautait plus à chaque détonation. Par contre la nuit il n’en allait pas de même et ce vacarme, amplifié par la façade du bâtiment dortoir, devenait insupportable.
Après avoir passé une nuit quasiment blanche, les élèves allèrent se plaindre dès le matin auprès du professeur responsable de l’expérimentation. Ce dernier, conscient du problème, les assura qu’il arrêterait les canons dès la tombée du jour pour ne les rallumer qu’au petit matin.
Satisfait de cet accord, les élèves regagnèrent leurs cours et la journée se passa, tranquille, au rythme des canons.
Le soir venu, pris sans doute par des obligations familiales, le professeur oublia de venir, comme promis, arrêter les canons.
Lorsque les élèves se retrouvèrent au dortoir la tension monta. Il n’était pas question de supporter une nuit de plus un tel vacarme.
Aussi dès l’extinction des feux on vit trois ombres furtives se glisser hors du bâtiment.
Quelques minutes plus tard, au grand étonnement de certains, le silence se fit. On attend, tendu, retenant son souffle, l’explosion à venir. Cinq minutes… six …, sept…, dix…, silence…, plus rien…, le calme parfait. Quel soulagement !!!!
Le lendemain matin lorsque notre professeur arriva dans l’établissement sa première réaction fut la satisfaction. Quelqu’un avait réparé son oubli de la veille et pris l’initiative d’arrêter les canons pour la nuit.
Il n’y avait plus qu’à les réapprovisionner et à les remettre en marche.
Surprise !!
Pas de canons dans la parcelle.
Qu’à cela ne tienne, allons voir qui s’est occupé des canons.
Personne n’est au courant.
Les collègues ne savent pas, les ouvriers de ferme pas le moins du monde, les élèves ignorent tout et sont même surpris du silence. Ils pensaient qu’on les avait retirés pour ne pas les déranger !
Notre bonhomme commence à être inquiet.
Dans un premier temps il faut parer au plus pressé, confectionner des épouvantails et les installer sur la parcelle.
On avisera plus tard, ils ne doivent pas être bien loin ces fichus canons.
Une journée passe, les canons sont toujours introuvables.
Deux jours, trois jours, … passe la semaine.
Serait-ce un vol ?
On prévient la gendarmerie. Deux braves « pandores » prennent les dépositions.
Qui a vu ?
Qui sait quoi ?
Personne !!
Une semaine passe encore.
Le maïs finit par lever et n’est pas si mal que ça au fond !
Notre bonhomme finit par se douter que le coup doit venir des élèves.
Insidieusement il fait courir le bruit qu’une prime substantielle serait versée à la personne qui fournirait des indications sur le lieu où sont peut-être cachés les canons.
Il faut préciser ici que les canons n’appartenaient pas à l’établissement, ils avaient été loués, d’où l’inquiétude qui grandissait à l’administration. Il serait souhaitable qu’ils réapparaissent avant la fin de l’année scolaire.
A quelques temps de là, une réunion clandestine s’est tenue tard dans la soirée dans un dortoir.
Un plan machiavélique a été élaboré pour la restitution des canons.
Le professeur responsable des expérimentations logeait sur l’établissement, dans un petit appartement attenant aux anciens lavoirs de l’école.
Ce lavoir désaffecté, comportait une seule pièce, sans fenêtre. Au milieu de la pièce trônait un bassin en ciment de trois mètres de long sur un de large, vide d’eau bien entendu. Dans ce local qui ne comportait pas de porte étaient entreposés, essentiellement, les produits phytosanitaires de l’exploitation.
Quelques jours avant la fin de l’année scolaire, par une nuit sans lune, alors que l’orage montait au dessus de l’établissement sur le coup de minuit une violente explosion ébranle l’école.
Dans les secondes qui suivent une seconde explosion aussi terrifiante que la première se produit. Trente secondes de répit et de nouveau un grand fracas secoue les murs de la vénérable école. Un roulement s’établit ainsi toutes les trente secondes.
Panique dans les dortoirs, panique chez les surveillants.
Dans un grand brouhaha on évacue les bâtiments.
Pour couronner le tout, l’établissement est plongé dans le noir.
- Il fait noir comme dans le trou du cul d’un nègre ! crie celui-ci.
- C’est la guerre ! crie celui-là.
- Mais non, c’est le stock d’explosifs agricoles du verger qui pète.
Le directeur, en pyjama, accompagné de l’ouvrier d’entretien muni de bougies, se dirige vers la source apparente des explosions.
Les élèves, en troupeau, suivent malgré les ordres de repli qui fusent dans le noir.
Tout le monde arrive à proximité du lavoir.
Les explosions proviennent bien de là, pas de doute, surtout qu’à chaque détonation une flamme apparaît dans l’embrasure de la porte.
Le directeur pousse en avant Jean l’ouvrier muni de sa bougie.
Chaque fois qu’il se présente près de l’entrée le souffle de l’explosion lui mouche la bougie et il reflue bien vite vers le directeur qui tient la boîte d’allumettes.
C’est du grand guignol !....
Les élèves sont morts de rire.
- Attention, ça va péter, ils ont mis le feu au stock d’explosifs !
- Appelez les pompiers !
Pour couronner le tout, l’orage qui menaçait depuis le début de la soirée, éclate enfin et une pluie diluvienne s’abat sur ce beau monde.
Ce cirque aurait pu se prolonger encore, si un surveillant n’avait eu l’idée de se diriger vers le transformateur central et de rétablir le courant.
Et là, stupeur !
Dans la lumière des lampadaires, apparaissent, de part et d’autre de la porte du lavoir, les canons à carbure tant recherchés.
L’enquête interne, rondement menée dès le lendemain matin, permit de découvrir le pot aux roses : trois élèves de Terminale avaient dérobé les canons et les avaient cachés dans des WC désaffectés. Attentifs aux bulletins météorologiques, ils avaient attendu la venue d’un jour d’orage pour déclancher les hostilités.
L’un s’était chargé de couper le disjoncteur du transformateur général, plongeant ainsi l’établissement dans le noir le plus complet.
Les deux autres avaient placé les canons dans le lavoir, véritable caisse de résonance, qui jouxtait le logement du professeur.
Ils avaient bourré les deux appareils de carbure frais, réglé le déclenchement des étincelles toutes les minutes en alternance, ce qui provoquait une explosion toutes les trente secondes.
Prévoyants, les élèves s’étaient tous deux munis de boules Kiès.
Évidemment, la sanction tomba. Ils furent exclus une semaine mais purent passer leur examen de fin d’année.
Cela n’empêcha pas nos artificiers en herbe de faire de brillantes carrières, puisque tous trois terminèrent ingénieurs agronomes, l’un d’eux fut même maître de recherche à l’INRA.